...
"Les éditeurs qui publient mes livres à l’étranger me font venir dans leur pays pour la promotion de ces albums dans leur langue, et c’est ainsi que je sillonne la planète depuis dix ans, du Brésil à l’Indonésie, du Mexique à l’Iran ; du reste, je voyage encore plus que lorsque j’étais marin.
Mais ce n’est pas le vrai voyage. Où que l'avion se pose, tout est pareil, même (ou presque) entre Téhéran et Tel-Aviv : uniformes, formalités, tapis à bagages, panneaux publicitaires, hommes d’affaires, on pourrait être n’importe où.
Quand j’étais sur la passerelle du Du Chayla ou du Jules Verne et que nous croisions entre Mombasa, Ceylan, Djibouti, La Réunion et les Seychelles, je voyais la mer prendre des teintes différentes, la peau des pêcheurs changer de couleur et se transformer la forme de leurs bateaux. Nous voyagions. Nous sentions physiquement la distance qui nous séparait de l’escale précédente ; en changeant les cartes au fil de nos croisières, en contemplant les annuaires de vues de côtes plusieurs jours avant de les voir se lever sur l’horizon, en garnissant le StarFinder de la planche d’étoiles adaptée aux parallèles que nous longions, je vivais la route du navire. C’était une sensation merveilleuse. Et si, voyageant en avion, je suis triste de ressentir que la Terre est devenue un mouchoir de poche, la lenteur des bateaux me fait toujours retrouver sur mer la réalité des distances.
Comme beaucoup d'enfants d'officiers de marine, je suis né à Brest et le matin, avant de franchir les portes de l’école Jean-Macé, j’apercevais en contrebas de la rue du Château la rade-abri, les porte-avions, les croiseurs, les escorteurs d’escadre, et plus loin le Goulet, l’étroit passage vers le large qu’avaient emprunté Bougainville, La Pérouse, Loti et Tabarly. Des raisons familiales m’ont conduit à quitter la Marine, mais je navigue beaucoup à la voile, et ce que j'ai appris dans la Marine me sert plus que jamais.
Il est en somme à peine exagéré de dire que j’étais déjà dans la Marine avant d’y être entré et que j’y suis encore après en être sorti, mais je suis loin d’être le seul : partout dans le monde je rencontre des Français expatriés, et parmi eux d’anciens marins, engagés ou appelés, qui viennent évoquer leur « temps de Marine » avec exaltation. Et je constate qu’il en est de même pour tous ceux qui ont mis le pied sur le pont d’un navire : une fois marin, toujours marin.
"
Stéphane Heuet


